dimanche 8 août 2010

Le Bangladesh (2e partie)



Le voyage à bord du Rocket boat, s'il avait eu pour destination Khulna, aurait été notre dernière activité au Bangladesh. Pour toutes sortes de raison, on ne voyait plus vraiment d'intérêt à rester, compte tenu que nous serions déjà à proximité de la frontière. Heureusement, le hasard fait bien les choses. Notre périple en bateau ne nous amènera qu'à Pirojpur, quelques heures avant Khulna, et nous devrons nous débrouiller en bus par la suite. Khulna pouvait attendre, on a décidé d'en profiter et d'aller voir dans le coin de Mongla, à l'entrée des Sunderbans. Superbe revirement de situation. La route de Pirojpur à Mongla valait le détour à elle seule.

Revenons sur le Rocket boat. On ne savait pas trop à quoi s'attendre de cette aventure. Dans les faits, ce bateau sert de moyen de transport, un peu comme prendre un train de nuit sur une couchette. Notre scepticisme vient de tout ce qu'on a pu lire sur le sujet avant de s'embarquer: pur plaisir pour certains, cauchemar pour d'autres... C'est surtout les histoires d'horreur qui ont retenu notre attention, particulièrement celles impliquant un naufrage ou une infestation de coquerelles. Heureusement, rien de tout ça ne s'est produit. Pour mettre toutes les chances de notre côté, nous avions opté pour une cabine en première classe. Rien à voir avec l'idée qu'on se fait d'une chambre de luxe, celles sur ce bateau sont tout juste acceptables. Nous avons eu droit à un petite mais coquette cabine climatisée. De toute façon, le guichetier aurait probablement refusé de nous vendre des billets en 2e ou 3e classe. (Exemple similaire, on a déjà lu que certains tenanciers d'hôtel refusent d'accueillir des étrangers jugeant que leur établissement n'était pas convenable, situation qu'on a vécu par la suite). Évidemment, c'est ici que se regroupe la grande majorité des passagers, la 3e classe ou deck class consiste en une immense aire ouverte en plein milieu du bateau pouvant contenir plus de 300 personnes qui étendent leur couverture là où il y a de la place. N'oublions pas que c'est un trajet de nuit. Je ne sais pas comment ces gens ont fait pour fermer l'oeil mais moi j'ai été hanté par l'idée de voir le bateau couler sous mes pieds, en pleine nuit, avec juste assez de bouées de sauvetage pour sauver... en fait, j'en ai vu qu'une seule. Et c'est sans parler du vacarme émit par les vibrations incessantes du moteur. Malgré tout, le fait de se réveiller au milieu d'une charmante rivière bordée d'une éblouissante végétation compense pour les petits désagréments. La vue du pont était superbe d'autant plus que nous avions un accès VIP sur la passerelle du dessus, en face de la cabine du commandant.

En me réveillant ce matin-là, j'aurais pu imaginer ce que je voulais dans ma journée mais je n'aurais jamais pensé à ça. Après un décevant tour du village de Mongla à pied - rien à voir, rien à faire - on s'assoit à côté d'un tea stall en attendant notre rendez-vous (on veut négocier un tour dans les sundarbans). Devant nous se tient une moto comme on en voit partout sur le sous-continent indien. Bajaj Pulsar, Hero Honda Splendor, TVS Apache, elles sont à peu près toutes pareilles. Bizarrement, pour un marché aussi énorme, je m'étonne de ne pas voir plus de différents modèles que ça. Le potentiel est encore immense et la même chose s'applique aux voitures. Elles roulent déjà par million mais le nombre de modèles semble s'arrêter à 15. Ils achètent tous les mêmes véhicules. Donc, assis devant la moto, un homme à la carrure plutôt arrondie nous aborde sans détour: "Tu veux rouler? Je te la laisse pour 200tk/h.". Mon hémisphère gauche, stimulé par l'idée de conduire une moto pour la première fois, est destabilisé par cette possibilité inattendue. L'hémisphère droit, mieux entrainé et plus direct, est plus rapide"Trop cher". Au même moment, la personne qu'on attendait arrive. Le but principal de notre visite à Mongla est d'aller dans les Sundurbans mais nous savons que ça peut être compliqué et onéreux alors on rencontre tout ceux qui disent y offrir des tours en bateau avec guide. Après la rencontre, à la seconde où on mets le pied dehors, un jeune homme s'approche, visiblement enthousiasmé par ce qu'il allait nous dire: "Tu veux l'essayer?", dit-il en pointant sa rutilante moto rouge. Toutes sortes de questions m'ont traversé l'esprit. Est-ce qu'il est sérieux? Combien va-t-il me demander? Est-ce que j'ai le droit? Est-ce que je sais vraiment conduire une moto? Je dois avouer que, ayant vu mon père conduire plusieurs motos depuis ma tendre enfance, j'ai toujours voulu pouvoir en conduire aussi. J'ai juste jamais pris la peine de pousser ce projet plus loin. Ok, pas le temps de répondre à toutes ces questions, c'est ma chance! J'enfourche la moto. Ils sont maintenant une dizaine autour de moi, curieux de voir le seul touriste en ville se planter en tournant le coin sur la rue principale. Pas facile à démarrer, la bécane à pourtant l'air neuve. J'y arrive. Clutch, shift, gaz. Waow, ça avance! Une autre fois, passe en deuxieme. Ça marche! Exhilarating comme disent nos voisins (j'aime ce mot). Je fais un petit tour et je l'étouffe en arrivant. Bon, c'est déjà fini que j'me dis. Ce court moment de plaisir restera gravé à ma mémoire. C'était sans savoir ce qui allait suivre. Un autre Bangladeshi s'amène, tout aussi enthousiaste que le premier. Il me tend ses clefs et pointe vers sa moto. C'est reparti! J'étire le plaisir et fait un plus grand tour cette fois-ci. Je reviens, le sourire fendu jusqu'aux oreilles, l'adrénaline dans le tapis. Un autre m'offre la sienne. Il insiste. Et de 3! Personne ne m'a demandé d'argent, c'était juste pour le plaisir. C'est comme si faire conduire leur moto à un occidental portait chance... Jamais j'aurais pensé apprendre à conduire une moto sans cours, encore moins ici. Mais c'est comme ça au Bangladesh. Vivre le moment présent (un clin d'oeil pour toi, cher Claude). Les gens présents à ce moment-là ont certainement eu autant de plaisir que moi. Ou c'est leur plaisir qui est contagieux.

Plus le temps passe, plus on se félicite d'avoir choisi de venir au Bangladesh. Ce pays nous avait réservé plusieurs surprises. Nous voilà donc sur le quai pour ce qui s'annonçait être un petit tour de bateau sans intérêt dans les Sunderbans (parce qu'on est en pleine mousson, on ne peut pas les visiter en profondeur) entrecoupé de la visite moche d'une réserve d'animaux sans pouvoir en voir un seul car ils sont tous cachés... Bref on était pas vraiment enthousiastes, on y allait juste parce qu'on se disait "tant qu'à être ici". C'est exactement ce qui c'est produit, sauf que Joëlle a décidé de pimenter la visite. Rendus à mi-chemin d'un sentier, le guide nous explique que le chemin est barré car, à ce moment-ci de l'année, il est enfouit sous du loam (mélange de sable, d'argile et de limon). Bref, on ne peut pas aller plus loin. Sauf que, décidée à ne pas revenir par où nous étions venu, Joëlle lui dit tout bonnement: "C'est pas un peu de boue qui va nous empêcher d'avancer.". Le guide la regarde, perplexe. Moi aussi. J'lui dit que ça n'a pas de bon sens et qu'en plus le guide n'avait pas l'air à penser que c'était "juste un peu de boue". Non, on ne va pas plus loin. En me retournant, je me mets à penser à la suite des choses, qu'on avait en fait déjà terminé la visite et qu'on retournerait à l'hotel, déçu de notre visite avec encore la moitié de la journée à s'occuper. Ok, c'est correct, on y va. On va marcher dans le loam. Première constatation, c'est drôlement similaire à de la glaise et ça colle aux sandales. On s'enfonce dans le sentier autant que dans cette matière gluante. Le problème de sandale ne durera pas trop longtemps car il faudra les enlever sinon, on risque de les perdre. Elles ne suivent plus le pied, elles collent au fond. On en a jusqu'aux genoux! Sans compter les branches d'arbres, les racines et... les crabes. D'ailleurs, c'est à peu près le seul animal qu'on a vu dans cette réserve. Je ne suis pas certain d'aimer notre escapade dans la forêt, mes pieds non plus. En autant que personne se plante ou se tord le pied, je vais me concentrer sur le positif. Le guide lui, peine à cacher qu'il aurait souhaiter être ailleurs et on voit qu'il s'efforce à garder le sourire et faire des blagues en espérant avoir un bon baksheesh à la fin. Tout est bien qui fini bien. Après 30 minutes, on longe finalement un murêt de brique qui nous mène à un étang où on a pu se rincer comme il faut. On était couverts de boue (euh, de loam). Merci à Joëlle pour cette aventure improvisée qui a transformé une journée ordinaire en journée extraordinaire.

Jeudi 5 août, c'est la journée nationale de l'incompréhension. Je ne pensais pas que la barrière de la langue pouvait être aussi haute. La veille, en cherchant comment se rendre au village de Narail dans l'espoir de voir de la pêche à la loutre (attention, on ne pêche pas la loutre elle-même,, c'est une aide), on est tombé sur un jeune qui se débrouillait en anglais et qui tenait absolument à nous trouver un lift pour y aller. Un appel plus tard et le tour est joué. 10 am, son cousin vient nous chercher et nous amène jusqu'au bon bus. Jour "j", 10h30, on était trois assis sur une moto qui roulait à vive allure dans une direction qui me semblait être pas la bonne. Il se dirige vers la frontière. Pas surprenant. Ils m'ont tellement posé de question la veille qu'avec leur vocabulaire de 10 mots d'anglais, ils ont dû mélanger mes réponses et nous voici en direction opposée d'où on veut aller. Lost in translation. On a fini par se comprendre et je vous jure que ç'a été aussi difficile que d'apprendre le Bangla en une journée. 25 km et 1h15 plus tard, on arrive finalement à destination. Charmant village de pêcheurs, on passe d'abord dans un marché grand comme un terrain de tennis où ils ne vendent qu'une seule chose, du poisson. La scène est typique. Beaucoup de gens parmi lesquels les marchands courtisent les clients pour écouler les prises du matin. Après un petit tour et un arrêt dans une petite gargotte pour calmer notre appétit, nous partons à la recherche du bateau de pêcheurs qui nous amènera à la pêche à la loutre, technique particulière et typique de ce coin du Bangladesh. Le principe est simple. Les loutres étant d'excellents nageurs, on les entraine à pourchasser et à diriger les poissons directement dans le filet. Reste plus qu'à les remonter. Parait que c'est drôlement efficace mais que les loutres ne sont pas nécessairement de fidèles compagnons. Très têtues, elles sont difficiles à entraîner et peuvent même s'en prendre à leur maître. On a déjà lu qu'un groupe de loutres se serait retourné contre leur propriétaire et l'aurait attaqué... à mort! Bon il s'agit de cas extrêmement rares et ça ne nous empèchera pas de les chercher aujourd'hui. Pour nous aider, Joëlle a même pris soin de dessiner la scène sur une feuille. Une image vaut mille mot. Première tentative, une jasette avec des policiers, nous renvoit vers ce qu'ils appellent le Fishing Office. Ça nous semblait prometteur, jusqu'à ce qu'on se rende sur place. C'est même pas sur le bord de la rivière! Deuxième tentative, on montre notre beau 'tit dessin à tous les gens qu'on croise. Pas de chance, la plupart regarde notre dessin avec un air amusé mais sans plus. Les deux ou trois personnes qui ont eu l'air de comprendre ce qu'on voulait nous ont carrément dit qu'on n'en trouverait pas ici. Ben là, je l'ai lu dans mon Lonely Planet! Troisième tentative, la plus audacieuse, on est carrément monté à bord d'un bateau qui semblait tout juste de retour d'une sortie de pêche. Je suis certain que même encore aujourd'hui, les deux jeunes pêcheurs à bord se demandent ce qu'on leur voulait. On a bien essayé, ils ont regardé notre dessin à l'endroit, à l'envers, tout ce qu'on a réussi à faire c'est d'aller de l'autre côté de la rive, chez des habitants du village voisin. Pas de pêche, pas de loutre mais notre présence a sucité autant d'intérêt que si des martiens étaient débarqués chez eux. En fait, ils ne faisaient peut être pas la différence. Bref, nos espoirs de voir de la pêche à la loutre (ou tout simplement, des loutres) sont tombés à l'eau et ont coulé au fond. N'empêche que le simple fait de se rendre là-bas et d'essayer de se faire comprendre aura été toute une aventure!

1 commentaire:

  1. Cher Fred,
    Tes textes sont toujours aussi savoureux. Te lire est un grand plaisir.

    Belle Maman
    XXXX

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